Comment le fait d’être une femme a contribué à créer la légende de Jane

Comment le fait d’être une femme a contribué à créer la légende de Jane
26/02/2019 Vasiliki Boukouvala

Photographie de Hugo Van Lawick/National Geographic Creative

 

Petite, Jane avait des rêves d’Afrique. Quand elle fermait les yeux, elle voyait une terre aux nuances d’ocre et de rouge, un soleil couchant sur la savane ou une forêt regorgeant de vie. Elle voyait des animaux sauvages, libres, grands et nombreux. C’était son rêve, son objectif, le sens de sa vie. Pourtant, s’il était évident pour la famille de Jane qu’elle réaliserait son rêve, de nombreuses voix autour d’elle lui murmuraient que c’était impossible, que non, les femmes ne faisaient pas ce genre de choses.

Mais si justement le fait d’être une femme avait tout changé ?

De ses rêves d’enfant, Jane n’avait rien oublié lorsqu’elle rencontra Louis Leakey le 24 mai 1957. Le paléoanthropologue, alors âgé de cinquante-quatre ans, avait une moustache grise et une combinaison kaki abimée qu’il ne quittait que rarement. Il prit deux heures, ce matin-là, pour guider Jane à travers le musée du Coryndon à Nairobi. Dans une lettre à sa famille, elle racontera à quel point elle avait été impressionnée par les collections de serpents et fascinée par tout ce que Leakey avait à raconter. Pour sa part, il avait dû être tout aussi impressionné car il lui proposa directement un poste de secrétaire. Elle accepta sans hésiter. Quelques semaines plus tard, à la fin d’un voyage archéologique à Olduvai auquel Jane avait pris part, Louis Leakey commença à parler de ses projets : il voulait étudier les grands singes. Il était persuadé que comprendre leur comportement permettrait de mieux comprendre ceux de nos lointains ancêtres. Et pour ce faire, il cherchait un esprit neuf, dénué de toute convention scientifique, et il cherchait une femme. Selon lui, elles étaient moins susceptibles d’être considérées comme des menaces par les animaux. En 2017, Jane se confiera au Hollywood Reporter : “Être une femme m’a aidée, je crois. Louis Leakey croyait que les femmes feraient de meilleures observatrices que les hommes, elles avaient plus de patience. C’est pourquoi il n’a pas choisi que moi, mais Dian Fossey et Birute Galdikas”.

Dian Fossey, Jane Goodall et Birute Galdikas
(crédits: Jane Goodall Institute)

 

Les plans de Leakey étaient bien précis : il voulait que Jane étudie les chimpanzés dans la réserve de Gombe Stream en Tanzanie. La zone était protégée depuis longtemps et par conséquent, les populations de chimpanzés y vivaient encore non-influencées par les hommes. A ce propos, Jane écrira à une amie en janvier 1958 : “À l’extrémité nord du lac Tanganyika, à 400 milles de la civilisation, le Dr Leakey, en 1933, a trouvé une troupe de chimpanzés vivant dans des conditions bizarres – un bush ouvert avec des galeries forestières au lieu de forêts denses ou de jungle. C’est peut-être un nouveau genre. Ils n’ont encore jamais été étudiés, mais la région a été transformée en réserve de chimpanzés en attendant le moment où le temps et l’argent seraient disponibles pour une étude sur le terrain. Leakey veut que je m’en occupe.” Mais il y avait une ombre au tableau : il n’était pas question d’y envoyer une femme seule. Il fut donc décidé que la mère de Jane, Vanne, l’accompagnerait.

Etant donné l’instabilité de la situation au Tanganyika à l’époque, l’autorisation pour rejoindre la réserve de Gombe Stream se fit désirer. Les revendications anti-Européens étaient fréquentes avant l’indépendance et la sécurité de l’expédition ne pouvait pas être assurée. C’est donc seulement le 14 juillet 1960 que Jane et Vanne rejoindront enfin Gombe. En mars 2018, Jane admit au Times qu’être une femme avait constitué un avantage supplémentaire : « Le fait d’être une femme m’a aussi aidée sur le plan pratique. L’Afrique était en passe d’accéder à l’indépendance et les hommes blancs étaient encore perçus comme une menace, alors que moi, en tant que simple femme, je ne l’étais pas ». Elle ira même jusqu’à dire au Hollywood Reporter « qu’une femme blanche toute seule, c’était quelque chose qu’ils [les Africains] voulaient soigner. J’ai reçu plus d’aide de leur part que si j’avais été un homme ».

Très vite, les médias se sont emparés de son histoire ; il y avait une femme aux longues jambes, cheveux blonds noués en queue de cheval, qui vivait parmi les chimpanzés en Afrique. Sans formation scientifique, elle prétendait révolutionner notre connaissance des grands singes et redéfinir le genre humain. Elle fut tantôt critiquée, tantôt admirée. Avec plus de 25 millions de spectateurs lors de sa sortie en 1965, le documentaire « Miss Goodall and the Wild Chimpanzees » fit un tabac, contribuant à la création de la légende de Jane. Mais plus que son étude sur les chimpanzés, c’est la personne de Jane qui fut mise au cœur de ce film. Lors d’un entretien avec le National Geographic en 2017, elle se souviendra des instructions données à Hugo Van Lawick, chargé de la photographier : “Ils nous ont donné une liste : Jane dans le bateau, Jane avec des jumelles, Jane regardant une carte”. Elle semblait être davantage médiatisée pour ses cheveux que pour ses découvertes et les articles mettant l’accent sur ses jambes abondaient. « Certains scientifiques ont discrédité mes observations à cause de cela – mais cela ne me dérangeait pas tant que ça me permettait d’obtenir le financement nécessaire pour retourner à Gombe et continuer mon travail » (Times, 2018).

En tant que femme, Jane a inspiré beaucoup de jeunes filles partout dans le monde.

Lorsqu’en 2010 le Huffington Post lui demanda comment ses travaux ont révolutionné le rôle des femmes dans la science, Jane répondit tout simplement : « A en juger par le nombre de jeunes femmes qui ont voulu suivre mes traces, je pense que cela a beaucoup changé ! … Cela m’est arrivé dans le monde entier, certainement dans toute l’Amérique, des jeunes femmes m’ont dit : “Vous m’avez vraiment aidée à sortir du moule, vous m’avez vraiment aidée à réaliser que c’était faisable”.

Aux côtés de Marie Curie, Rosalind Franklin, Rachel Carson ou encore Vera Rubin, Jane Goodall fait aujourd’hui partie de ces personnalités qui ont permis aux femmes de s’intégrer dans le domaine scientifique, jusque-là essentiellement masculin. En fin de compte, Jane, comme ces autres femmes, n’a pas seulement révolutionné le monde de la science mais aussi le monde en général.

Text : Louise Delhaye